Le point de vue de Claude Hagège, linguiste

En savoir plus sur « La pédagogie immersive » 5 octobre 2013


Claude Hagège est Professeur au Collège de France et Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études. Il est l’auteur de dix livres sur le langage. Ses enquêtes linguistiques l’ont conduit de l’Afrique à l’Océanie, de l’Europe au monde arabe et de la Chine aux réserves indiennes d’Amérique. Deux ouvrages - Hommes de paroles (1985) et Le Français et les siècles (1987) - l’ont fait connaître du grand public, en particulier par sa participation à "Apostrophes" sur Antenne 2 et par une série de "Radioscopie" sur France Inter.
Lors de sa venue à Lannion, Claude Hagège répondait à une invitation de l’Association des parents d’élèves pour l’enseignement du Breton.
Voici un extrait de sa conférence à Lannion, le 28 mai 1988.


Meilleurs en math
Les langues sont un système de signes, constitués en lexique, pour construire des énoncés. Ces énoncés se servent des signes, mais également des règles de formation pour produire des phrases d’une langue avec le lexique.L’unilingue ne connaît de ces signes que ce qu’on appelle le signifiant (partie phonique) et le signifié (le sens). Pour l’unilingue, à tout signifiant correspond un seul signifié. Un bilingue, au contraire, possède pour un même signifié deux signifiants car la traduction, le passage d’une langue à l’autre, ne change pas le sens. Parce qu’il associe deux signifiants à un même signifié, il est à même d’analyser le signifié de beaucoup plus près... Le bilingue en situation d’analyse est donc en position plus favorable que l’unilingue.
De nombreuses expériences sérieuses, importantes, attestent que ces enfants bilingues sont nettement plus favorisés pour un bon apprentissage des mathématiques, et plus généralement pour les opérations mentales fondées sur l’abstraction.


Les périodes favorables
C’est entre 3 et 4 ans, et 10 et 13 ans que la capacité d’apprentissage des langues est la plus forte. C’est là que les capacités de mimétisme, sur lesquelles se fonde l’essentiel de l’apprentissage d’une langue, sont maximales. Après 13 ans aussi, l’appareil articulatoire et phonatoire de l’enfant se fige, ce qui explique que les adultes ont tant de mal à apprendre les langues étrangères. Après 13 ans aussi, pour des raisons sociales, l’enfant commence à éprouver des contraintes caractérielles, des réticences dues à la volonté de défendre son image, à la peur du ridicule, toutes choses qui sont des attitudes d’adulte.
Un enfant est éminemment favorisé par l’inexistence de toutes les contraintes, toutes les censures qui caractérisent l’adulte après 13 ans. Les expériences qui ont été faites démontrent donc chez l’enfant l’aptitude au mimétisme phonique mais aussi la capacité d’acquérir non seulement le vocabulaire et la syntaxe, mais aussi la prononciation. Ce qui entraîne donc une capacité à apprendre les langues étrangères.


Avantages techniques du breton
La structure de la phrase bretonne fait apparaître des caractéristiques qu’elle partage avec d’autres langues, et qui faciliteront aux bretonnants l’accès à ces langues.
Tout cela met l’enfant bretonnant en situation d’avoir, au travers d’une langue assez exotique, un très large éventail de moyens d’expression qui viennent s’ajouter à ceux que le français lui propose.
C’est là un enrichissement culturel, car l’enfant peut alors s’ouvrir, à travers cette langue différente, à des traits typologiques présents dans beaucoup d’autres langues, sur lesquels le bilinguisme breton-français offre un accès indirect. Cela est, selon moi, d’une valeur inestimable sur le plan du développement culturel, intellectuel et même moral de l’enfant.


Le breton et le français
Je ne vois aucune contradiction entre la promotion des langues régionales et la défense du français.
Mais la crédibilité de la défense du français, face à l’envahissement de l’anglo-américain, n’est réelle que si le français fait le ménage chez lui et si, par conséquent, la France donne aux langues régionales, et notamment au breton, la promotion qu’elles sont légitimement en droit d’attendre.
Je constate que le breton n’est pas une menace pour le français. Je trouve autour de moi, chez les gens qui défendent le français face à l’anglo-américain, beaucoup plus de locuteurs de langues régionales que de francophones unilingues. C’est une attitude que l’on peut transposer à un niveau international. Non seulement le bretonnant n’en veut nullement au français mais encore il est en meilleure position que lui, par la précarité de sa situation, pour défendre la langue française.


Le breton avant l’anglais
Alors pourquoi le breton et non l’anglais, alors que l’anglais est une langue que nos enfants doivent apprendre rapidement ? Pour un francophone, l’anglais est une langue facile : le type d’anglais qu’il utilise, le volume de connaissances requises pour l’apprendre (c’est à dire pas grand chose) font qu’il n’y a aucune raison de se précipiter sur l’anglais.
Comme l’anglais n’a pas par ici de sources culturelles locales comme en a le breton, je vois de moins en moins l’intérêt de se plonger dans la langue anglaise lorsqu’on a la chance d’appartenir à une région de la France qui parle une langue régionale.
En d’autres termes, si l’on admet que l’anglais, par le type de connaissances qu’on en attend, et par la proximité typologique, génétique qui le lie au français est une langue qu’un jour ou l’autre l’enfant francophone, selon l’usage qu’il en fera, apprendra il n’y a pas lieu de se hâter. En sorte que le breton ayant une justification bien plus profonde, bien plus enracinée dans la culture locale, si j’étais breton, il ne fait aucun doute que je choisirais de faire apprendre le breton à mes enfants.
Toutes ces raisons font que le bilinguisme breton-français me paraît particulièrement défendable ici, sans compter les avantages que j’ai mentionnés pour un enfant qui commence très tôt son immersion dans une grande et belle langue celtique.


Promouvoir le breton
La culture locale n’est pas une résurrection artificielle entreprise par des intellectuels qui entendent donner à leur conscience une ou des raisons de se rassurer. Ce n’est pas davantage une sorte de ressourcement artificiel destiné à nourrir une revendication politique, mais tout simplement une reculturation vers quelque chose d’authentique et d’ancien. Sans compter que c’est là, sur le plan culturel, une richesse de plus. Il est absolument clair que l’Europe des Nations, qui n’empêchera pas l’Europe supranationale, c’est aussi l’Europe des langues.
J’encourage fortement, et d’enthousiasme, tous ceux dont l’entreprise est l’enseignement du breton sur une large échelle. C’est une entreprise nécessaire. Ceux qui, même adultes, apprennent le breton ou l’apprennent à leurs enfants, sont dignes d’admiration.